Lettre ouverte au Saint Nicolas…

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Cher Saint Nicolas,

Je dois te faire part d’une grande injustice dont sont victimes de nombreux enfants dans nos écoles.

Prenons l’exemple de deux enfants qui habitent à quelques rues l’un de l’autre, à Schiltigheim. Ils vivent tous deux dans un quartier défavorisé et devraient en principe être la cible de l’éducation prioritaire. Mais par le hasard de la carte scolaire, le premier est dans une école REP (réseau d’éducation prioritaire). Il fait donc son CP dans une classe dédoublée, avec un effectif de 12 élèves. De plus, son école dispose de moyens supplémentaires pour des actions culturelles et d’un matériel informatique récent. Le second enfant, lui, est scolarisé à Exen, en monolingue. L’école n’est pas en REP. Dans sa classe, ils sont 28 à la rentrée (30-31 en fin d’année), dont 4 ne parlant pas français. Pas de moyens supplémentaires comme en REP. Pas de matériel informatique digne de ce nom. Les conditions d’enseignement et d’apprentissage, tu l’auras compris, n’ont rien à voir.

Exen, c’est deux écoles partageant une même carte scolaire pour un total de mille élèves. Cette carte scolaire aux dimensions hors normes recouvre des réalités sociales extrêmement disparates, avec des poches de pauvreté importantes, rendues invisibles par le jeu des moyennes. Du coup, les critères REP ne sont pas remplis. Et comme l’école est bilingue, les enfants scolarisés en monolingue ne bénéficient pas de la mixité sociale. En théorie, les parents ont la liberté d’inscrire leurs enfants en bilingue ou en monolingue. Mais dans les faits, on ne peut que constater la ségrégation sociale qui aboutit à une absence de mixité dans les classes monolingues. Nous n’avons pas accès aux statistiques ni aux résultats des évaluations nationales, mais c’est un secret de polichinelle : Exen est une école à deux vitesses.

Cher Saint Nicolas, patron des écoliers, je m’adresse à toi un peu en désespoir de cause.

J’avais bien pensé m’adresser au ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer. Mais il m’aurait sans doute répondu : « réhausser le niveau général et assurer plus de justice sociale sont mes deux objectifs principaux ». « Le dédoublement (…) est la locomotive d’un mouvement qui bénéficie à tous ». Malheureusement, ce n’est pas la réalité du terrain : la priorité donnée à l’éducation prioritaire, aussi légitime soit-elle, se fait aux dépens des autres ; les budgets et les effectifs ne sont pas extensibles.

J’aurais aussi pu m’adresser à la Rectrice de l’académie de Strasbourg, Sophie Béjean. Mais elle m’aurait sans doute répondu que les critères REP n’étant pas remplis, le seuil d’ouverture de classe est de 28 élèves par classe. Exen en est loin. C’est mathématiquement parfaitement exact, mais c’est oublier les spécificités d’une école hors normes, dont plus de la moitié des élèves devrait être en REP. C’est oublier aussi que le collège de secteur est REP, et que le fait qu’Exen ne soit pas REP est une entorse à la règle. Comme quoi, les règles…

J’aurais encore pu tenter ma chance auprès du Président de la Région Grand Est, Jean Rottner. Il se serait sans doute félicité de la progression du bilinguisme : aujourd’hui, 16% des écoliers alsaciens bénéficient d’un enseignement bilingue à parité horaire. C’est une grande chance pour notre région et nos enfants. Et j’aurais été d’accord avec lui. Mais c’est fermer les yeux sur les effets secondaires négatifs, en se déchargeant sur l’Éducation Nationale.

Peut-être aurais-je eu plus de chance auprès de notre député, Bruno Studer, Président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation ? Dans son rapport sur l’enseignement bilingue publié fin 2018, il évoque bien le sujet de la mixité sociale et rappelle l’expérimentation de mixage des monolingues et bilingues tentée à Exen il y a 3 ans. Mais il oublie de préciser que celle-ci était à l’initiative d’enseignants très engagés, qui ont abandonné de guerre lasse, faute de soutien et de moyens. Et dans les 8 propositions avancées par ce rapport, aucune ne répond à la question de la mixité sociale.

En dernier recours, comme souvent dans notre démocratie, je me serais donc tourné vers la mairie. Danielle Dambach, Maire de Schiltigheim m’aurait certainement rappelé combien le budget municipal est contraint : le dédoublement des classes de CP et CE1 en REP mobilisent l’essentiel des crédits alloués aux écoles. Et pour le matériel informatique, la mairie perçoit des aides lorsque l’investissement concerne des écoles REP. Alors autant se faire à l’idée : Exen étant la seule école non REP de Schiltigheim, elle passera toujours en dernier dans les investissements de la mairie.

Tu l’auras compris, Saint Nicolas, tous ces responsables ont leurs contraintes et logiques propres, qui prises séparément, ont une certaine cohérence. C’est l’ensemble qui est défaillant et produit une situation profondément injuste. Et c’est les enfants et les enseignants du monolingue qui en paient le prix fort et souffrent en silence. Car ce n’est pas simple pour les parents de ces enfants de se défendre et de se mobiliser contre un système qui les dépasse. Quant aux enseignants, ils ne peuvent pas s’exprimer librement.

Saint Nicolas, puisses-tu par ta bienveillance et ta clairvoyance amener nos responsables élus et administratifs à prendre conscience du problème et à travailler ensemble à des solutions. Car des solutions sont possibles et accessibles, avec un peu de créativité et de souplesse.

Bien à toi,

 

Les représentants de parents d’élèves des écoles Exen de Schiltigheim

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